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La souveraineté, garde-fou de la transformation IA

  • 13 avr.
  • 5 min de lecture

La National University of Singapore (NUS) a défini un cadre de référence pour définir les quatre grandes vagues de transformation et bien comprendre l'évolution technologique des entreprises. Elle repose sur une progression logique : de l'outil vers le processus, puis vers la donnée brute et enfin vers l'intelligence autonome.


Voici un décryptage de ces vagues et une analyse de pourquoi certains concepts critiques, comme la souveraineté ou la cybersécurité, ne sont pas classés comme des "vagues" de transformation.


Les 4 Vagues de Transformation


1. La digitisation / numérisation : c’est le passage de l'analogique au numérique. On remplace le papier par des fichiers (PDF, Excel), on convertit une cassette audio en fichier MP3, on scanne des archives. L'objectif est le stockage et la recherche.


2. La digitalisation : La réingénierie des processus métier grâce au numérique. On exploite les données et outils numériques pour optimiser, automatiser ou fluidifier les processus métier, sans pour autant remettre en cause le modèle d'affaires. L'entreprise fait la même chose qu'avant, mais mieux, plus vite, avec moins de friction. C'est l'ère des ERP, des CRM, des workflows automatisés, de la dématérialisation des formulaires.


3. La transformation digitale (numérique) : La transformation numérique remet en cause la façon dont l'entreprise crée et capture de la valeur. Le modèle d'affaires sont réévalués, avec des changements culturels, organisationnels et souvent l'émergence de nouveaux modèles économiques. Le numérique devient le cœur de la proposition de valeur.


C'est l'ère des plateformes, de la data comme actif stratégique, de l'expérience client réinventée, des écosystèmes ouverts. Les entreprises qui réussissent cette vague deviennent fondamentalement différentes.


Un exemple : une banque qui crée sa néobanque en ligne, change son modèle de distribution, ouvre ses APIs à des partenaires et monétise ses données, plutôt que de “juste” digitaliser ses agences.


4. La Transformation intelligente : La quatrième vague, celle dans laquelle nous entrons, va au-delà de la transformation ponctuelle. L'intelligence artificielle (plus précisément les systèmes apprenants, les agents autonomes et les LLMs) permet à l'entreprise de s'adapter, décider et agir en quasi-temps réel, à une échelle impossible pour l'humain seul. C'est un état permanent d'évolution vers lequel l’entreprise doit tendre en pleine conscience.


Les processus s'auto-optimisent, les décisions sont assistées ou automatisées, l’hyper-personnalisation devient la norme, L'IA n'analyse pas seulement le passé, elle anticipe le futur et crée du contenu ou des solutions. Les organisations repensent non seulement leurs modèles mais aussi leur rapport au travail humain.


Pour prendre un autre exemple bancaire, c'est le conseiller qui, augmenté par l'IA, analyse en temps réel les scoring client, suggère des produits hyperpersonnalisés et réorganise son flux d’activité en temps réel.


Dans ces quatre, la progression apparaît clairement, chaque vague se superpose à la précédente et il faut gérer en parallèle et en continu les transformations d'une organisation dont les niveaux de maturité divergent. Vous avez dit Chief Transformation Officer (CTrO) ?


Et donc, la souveraineté dans tout ça.


La souveraineté numérique : un cadre, pas un moteur


Il est tentant de vouloir ajouter la souveraineté à la liste des transformations. Cependant, dans le cadre académique de NUS, celle-ci est considérée comme un cadre, une dimension transversale ou une contrainte d'infrastructure. Pas comme un moteur de transformation en soi.


Pourquoi ? Car le besoin de souveraineté naît souvent d'un besoin de protection face aux vagues de Data et d'IA dominées par des acteurs étrangers, et traite de la dépendance aux fournisseurs (Cloud Act, RGPD).


1.   La dépendance à l'infrastructure : les Large Language Models (LLM) nécessitent une puissance de calcul phénoménale (GPU). Aujourd'hui, cette puissance est concentrée entre les mains de quelques hyperscalers (Microsoft Azure, AWS, Google Cloud). Or, si une entreprise ou un État utilise exclusivement ces infrastructures, il se soumet aux lois extra-territoriales (comme le Cloud Act américain). En cas de conflit commercial ou politique, l'accès à "l'intelligence" de l'organisation peut être coupé ou surveillé. Dans le contexte géopolitique actuel, ce qui relevait auparavant d’une certaine forme d’incongruité devient subitement plausible.


2.   La souveraineté des données vs. l'apprentissage : pour entraîner ou affiner (fine-tuning) une IA sur des processus métiers, on doit souvent envoyer des données sensibles vers des modèles propriétaires. Le risque, c'est la fuite du savoir-faire, l’érosion de la propriété intellectuelle. C'est pourquoi on voit apparaître des solutions d'IA "On-Premise" ou de Cloud Souverain (comme Mistral AI en France ou des modèles open-source performants).


3.   La souveraineté « cognitive » : C'est la dimension la plus subtile. Une IA reflète les valeurs, les normes et la langue de ceux qui l'ont entraînée. S'appuyer uniquement sur des IA conçues dans la Silicon Valley ou en Chine pour rédiger des rapports juridiques, administratifs ou éducatifs, c'est risquer une uniformisation de la pensée et une perte de spécificité culturelle et normative (par exemple, le droit romano-germanique vs le droit anglo-saxon).


La souveraineté devient le garde-fou de l’IA. Si les vagues précédentes étaient des questions d'efficacité, l'IA est une question de puissance. Sans souveraineté, l'organisation n'est plus "augmentée" par l'IA, elle est "sous perfusion" de l'IA d'un autre. Et ça, les entreprises le vivent très fortement.


Cette 4ème vague, la Transformation Intelligente, agit comme un accélérateur de dépendance et il serait illusoire de limiter le contrepoids règlementaire de cette vague au sujet de la gouvernance IA.


Toutefois, elle permet, en limitant les risques et en offrant une vraie surface d’innovation, de valoriser non seulement les investissements qui lui sont directement consacrés, mais aussi ceux qui s’appuieront ultérieurement sur les actifs souverains créés (un Cloud privé ou un middleware Open Source, par exemple).


C’est un point crucial sur lequel nous reviendrons dans un prochain article car il est au cœur de l’évaluation de la rentabilité des investissements souverains. C’est pour cette raison que les projets de souveraineté, sans constituer une vague de transformation, font cependant partie intégrante des stratégies de transformation et des portefeuilles de projets produits par la vague de l’intelligence artificielle.


Quant à la cybersécurité, si on veut aller plus loin dans l’analyse, elle est le système immunitaire de la transformation. À chaque vague (Digitisation → IA), la surface d'attaque augmente, et la cybersécurité doit évoluer en conséquence, sans constituer toutefois une finalité métier. On fait de la cybersécurité pour se transformer sans périr.


Existe-t-il d'autres vagues ?


Elles se forment à l’horizon.


  • La Vague de la "Twin Transition" (numérique & durable) : l'idée que la prochaine transformation majeure n'est pas purement technologique, mais consiste à utiliser les 4 vagues précédentes pour répondre à l'impératif de décarbonation et de finitude des ressources. C'est le passage de la performance pure à la résilience durable.


  • L'Internet des Sens / Spatial Computing : certains voient dans l'effacement des interfaces (réalité mixte, neurotechnologies) une vague qui transformerait notre rapport physique au travail, après que l'IA a transformé notre rapport intellectuel.


La première de ces deux vagues mérite d’ores et déjà qu’on s’y attarde, car ses investissements peuvent clairement être valorisés et, tout comme les investissements souverains, assurer une amélioration des modèles de risque. Cependant, il faudra probablement digérer le gros de la vague IA avant de voir la Twin Transition s'imposer dans les portefeuilles de transformation.


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